Après « Les Âmes perdues », premier album dans lequel il était parti, saxophone et micro en bandoulière, dialoguer avec sept interprètes différents, Christophe Panzani continue d’explorer les possibilités d’allier le(s) piano(s) — et les pianistes — à son saxophone ténor.

En quête de moyens d’expression nouveaux, le saxophoniste a choisi une voie dans laquelle les jazzmen se sont rarement — sinon jamais — aventurés jusqu’à présent : celle des tempéraments anciens. Il n’est pas question ici de changer le diapason des instruments mais d’accorder le piano comme le font les clavecinistes et les spécialistes (notamment) de musique baroque, en respectant les rapports naturels entre les sons, ce qui permet d’éviter les « battements » entre harmoniques qui donnent parfois à l’oreille une sensation de fausseté ou de dureté. Dans ce système, do majeur et si majeur n’ont plus rien à voir, et donnent à entendre des sonorités très différentes. Chaque tonalité, chaque son se charge d’une intensité émotionnelle propre. Ainsi Marc-Antoine Charpentier, compositeur du XVIIe siècle qualifiait do majeur de gai et guerrier alors que si majeur était à ses oreilles dur et plaintif. L’idée sous-jacente est que, sans le savoir, ni le discerner précisément, l’auditeur soit transporté, ému, non pas grâce à une formule magique mais par l’utilisation d’un ingré- dient supplémentaire dans la fabrication des émo- tions : les variations d’accordage des sons. Ainsi quatre morceaux de cet album sont-ils interprétés sur des pianos accordés en tempérament Werckmeister III, couramment utilisé au XVIIe siècle.

Avant que ne s’impose, au XIXe siècle, le tempérament dit égal (qui consiste à diviser artificiellement l’octave en douze intervalles chromatiques tous égaux, quitte à ce que les intervalles soient légèrement faux par rapport aux résonnances naturelles entre les sons), les tempéraments (c’est-à-dire les accordages) pouvaient varier, en effet, d’une œuvre à l’autre, selon les intentions du compositeur et le choix des tonalités. Christophe Panzani se souvient de l’origine de ce projet : « D’aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais aimé les tierces majeures (j’ai très peu composé de morceaux majeurs d’ailleurs !). Elles m’ont toujours donné une étrange sensation désagréable, aigre... Jusqu’au jour où un accordeur de piano m’a fait entendre une tierce majeure « naturelle » ! Un vrai choc pour moi. Majeur et doux en même temps, c’était inouï. » De là est née l’aventure de ces « Mauvais Tempéraments », une manière inédite dans le champ du jazz d’ouvrir le spectre sonore mais aussi de confronter l’inspiration de ses partenaires pianistes à d’autres moyens d’expression, au-delà des conventions et des habitudes du piano « bien » tempéré.

Christophe Panzani a pris le parti d’aller au domicile de la plupart des pianistes ou de les réunir chez l’un d’entre eux, Edouard Ferlet, pour les enregistrer sur des instruments différents et faire varier, à l’intérieur d’un même spectre, l’image sonore de chaque duo. Piano droit, piano quart de queue, demi-queue, grand piano, trio à deux pianos, piano préparé, quatre mains, re-recording, électronique, le principe initial des duos s’est, en outre, difracté, ouvrant des perspectives et des jeux de reflets sonores, parfois étranges, parfois labyrinthiques, telle une projection dans un espace aux contours mouvants.

La plupart des protagonistes de ces « Mauvais Tempéraments » avaient déjà pris part à l’élaboration des « Âmes perdues ». On retrouve ainsi, parfois seuls, parfois en duo, parfois à quatre mains, les pianistes Yonathan Avishai, Edouard Ferlet (dans le salon duquel s’est déroulée une bonne partie des enregistrements), Tony Paeleman (également auteur de la prise de son), Leonardo Montana et Guillaume Poncelet. Enrichissant le projet de la singularité de leurs personnalités, Eric Legnini, Yael Naim et BIGYUKI accompagnent, chacun à leur manière, vers de nouveaux espaces, le cheminement de Christophe Panzani.

De désordre en miroir, de ravage en mauvais tempéraments, cette quête musicale qui pourrait s’apparenter à un simple procédé suit, en réalité, une sorte de ligne de fracture qui n’est pas si innocente. Entre égal et inégal, arbitraire et intuition, normatif et vivant, uniforme et polymorphe, numérique et organique... on retrouve en creux, par le biais de la métaphore musicale, un certain nombre des oppositions auxquelles sont liées les interrogations au cœur de nos sociétés contemporaines. Pour autant, ce passage de Christophe Panzani par les tempéraments relève aussi de quelque chose de plus intime et de plus mystérieux, qui a à voir avec l’origine de l’expressivité, la source de l’émotion et, in fine, le mystère de la musique, cet art vibratoire qui établit un dialogue hors de mots. Comment ne pas y voir aussi, une métaphore de Christophe Panzani lui-même ? Ce musicien intranquille, qui n’aime pas rentrer dans les cases, qui n’appartient à aucune chapelle, ne se limite à aucun genre et aime tant brouiller les pistes, être où on ne l’attend pas, transgresser les frontières ou, plus exactement, les remettre en question, ne saurait-il, lui-même, être d’un tempérament égal ?